Je m’en voulais tellement. Je n’étais pas le seul d’ailleurs. Tous mes copains m’en voulaient. Et même, les copains des copains. On avait investi une véritable fortune dans ces billets de concert pour aller voir les Red Hot Chili Peppers en concert à Paris. Le matin même, je m’étais réjoui en me réveillant : passer la journée dans la capitale, revoir les potes et profiter d’un concert dont nous nous délections longtemps à l’avance des anecdotes : « Il paraît qu’ils ont joué à poil ».
Mais voilà, tout à ma joie de profiter de ce programme alléchant, j’avais pris mon sac à dos, mon argent de poche et j’avais bien le sourire quand j’ai retrouvé tout le monde. Enfin, j’ai eu le sourire jusqu’à ce qu’on me pose la question anodine, avec le ton qu’on utilise pour vérifier quelque chose qu’on connaît déjà : « Tu as bien les billets ? » Devant ma tête, ils ont bien tenté un « Tu nous fais marcher, là ? Tu les as ? » mais ils voyaient bien que je ne simulais pas. C’est juste le fonctionnement normal de notre esprit, on connaît le futur proche, on sait ce qu’il va se passer dans les prochaines minutes, on sait qu’on va bien s’amuser ce soir dans la foule, à pogoter sur les meilleurs morceaux. Quand ce futur se volatilise, que l’impensable se produit alors nous échappe des lèvres un « C’est pas possible ? »
Si, c’était bien possible. Je les avais mis bien en vue sur mon bureau, ils m’y attendaient toujours. Ce n’était pas juste moi qui allais louper ce concert, j’avais été chargé d’acheter les billets pour tout le monde. Alors tu fais ce que tu veux, tu t’endettes sur deux ans pour acheter les billets au marché noir, tu arraches les sacs à main des filles, tu m’entends, je m’en fous, tu te débrouilles, les billets, il nous les faut, on va au concert ce soir. Si je n’y arrivais pas, c’était la mort sociale pour moi.
Reprendre le train, repartir à Caen, aller à la maison et revenir à Paris ? Nous étions trop avancé dans l’après-midi. Mais il y avait d’autres trains qui arrivaient de Caen dans les quelques heures qu’il restait. Alors, si quelqu’un. Si seulement quelqu’un pouvait passer à la maison. Oui, ça pouvait marcher.
Appeler mon père ? Il était coincé au commerce, il n’allait pas fermer le magasin pour faire un aller retour et me chercher les billets. Maman, je ne me souviens plus. Soit j’ai appelé à la maison et personne n’a décroché, soit je savais qu’elle ne pouvait pas. Dans la maigre liste des numéros de téléphone que je connaissais par cœur, passé la famille proche, il me restait les copains. Il y en a bien un qui allait décrocher. C’était toi, tu as d’abord halluciné puis tu as bien compris l’urgence, tu as tout bien noté comment récupérer la clé de la maison dans la cache secrète dans le jardin, comment ils étaient bien en vue sur le bureau puis après, ma foi, le plan devenait plus flou, trouve quelqu’un qui t’inspire confiance et ne rate pas, surtout pas, le dernier départ du train vers Paris.
Si j’ai pensé à toi, en nage dans la fosse ? Nan, vraiment pas, trop heureux que j’étais à bondir partout. Il y a bien ce chauffeur qui a mis presqu’une demi-heure à sortir de la cabine du train alors que je sautillais d’impatience sur le quai comme si j’étais pris d’une envie de pisser. Je l’ai remercié pis j’ai couru. Toi, je te remercie encore, 30 ans après, tu m’as sauvé la vie.